Les fiasco du developpement et le developpement des fiasco: Et la culture dans tout ça?

Les fiasco du developpement et le developpement des fiasco: Et la culture dans tout ça?

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A l’Unesco, le retour d’expérience “sur la question culturelle en situation de post-catastrophe” tel le cas du barrage Xe Pian-Xe Namnoy à Attapeu dans le sud du Laos il y a quelques années, montre la nécessité primordiale de la culture en matière de développement, et notamment dans le projet en cours du barrage hydrolectrique près de Luang Prabang, inscrit comme site du patrimoine mondial de l’Unesco.

Le 23 juillet 2018, à la suite de pluies torrentielles, une digue du barrage Xe Pian Xe Namnoy dans la région de Sanamxay, province d’Attapeu, dans le sud du Laos, s’est rompue, causant des inondations dans 12 villages, tuant 40 personnes, et 6 000 personnes dépacées. Le gouvernement laotien a immediatement accueilli l’aide internationale.

Vers la mi août, le gouvernement a mis sur pied une équipe d’experts avec le soutien des Nations Unies, de la Banque Mondiale et de l’UE afin d’évaluer les besoins après le desastre.

A noter que lorsque l’équipe a été formée au tout début, aucun expert de la culture n’y était inclus. Le Bureau de l’Unesco a été finalement contacté pour envoyer une petite équipe, mais bien après que les “post-disaster” experts aient commence leur travaux. On m’a demandé de faire partie de cette équipe.

UNESCO a developpé une stratégie spécifique pour évaluer “les besoins culturels post-catastrophe”, qui met en évidence la culture comme moyen de traitement du traumatisme et de renforcer la résilience.

Une des choses que nous avons retenue pendant notre mission sur le terrain, c’est que au delà de la perte de leur habitat, il y avait également la destruction des pagodes, qui sont partie intégrantes de leur vie.

Pour les villageois, les pagodes ne sont pas que des bâtiments; elles représentent le coeur et l’âme de leur communauté. Reconstruire les pagodes et pratiquer à nouveau les rituels et les festivals au cours de l’année semblent ne pas être la priorité des officiels qui doivent faire face aux besoins de première urgence, telle que la nourriture et l’eau, l’habitat et les soins médicaux.

Cependant, la reconstruction des pagodes est primordiale et doit suivre juste après, car elle permet aux villgeois de reconstruire leur vie.

Credit: UNESCO

Comme vous le voyez sur les photos, les crues étaient si importantes que les habitants se retrouvaient sur les toits de leur maison ainsi que sur ceux des pagodes. Presque trois ans plus tard, ces communautés ne se sont pas remises de cette tragédie qui les a touchés.

Une de mes inquiétudes vis à vis des barrages n’est pas simplement l’impact sur la culture des communautés dûs à leur déplacement et à leur réinstallation mais quell est leur sort lorsque le barrage s’effondre. J’ai été trés tôt impliquée dans ces questions.

A travers mes années d’expérience dans le domaine du développement, j’ai observé que de nombreux programmes de développement échouent. La raison principale étant très souvent à cause de la culture; ou plutôt de sa méconnaissance voire même le manque de consideration de la culture.

Quand je parle de culture, ce n’est pas à propos des chansons, des danses, de l’architecture de l’artisanat qui attirent tant les tourists. On les appele les produits culturels; l’aspect qui est à la surface de la culture.

Ma vision de la culture est partagée par de nombreux anthropologues. En bref, la culture c’est la grammaire du comportement.

Très souvent, les responsables des développements de projets ne saisissent pas complètement les cultures des personnes avec lesquelles ils travaillent, et/ou ils n’incluent pas ces personnes qui devraient bénéficier des projets. A leurs yeux, la culture est souvent un obstacle à la mise en application effective d’un plan pré-établi.

En agissant ainsi, ils n’appréhendent nullement l’importance fondamentale de la culture dans la vie de ces personnes vivant dans les environs du programme de développement.

The annual ceremony of ritual bathing of Prabang Buddha image during Songkran by Luang Prabang residents. Photo: Sayan Chuenudomsavad

La stratégie du gouvernement laotien est de transformer le Laos en “batterie pour l’Asie” un nouveau barrage est en construction en amont de Luang Prabang. Luang Prabang a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1995.

Les nombreuses questions habituelles qui font débat sont le transfert des villageois de leur maison et de leurs champs, de même que la perturbation de l’ecosystème de la rivière.

Cependant le fait que Luang Prabang soit un site du Patrimoine Mondial de l’UNESCO représentent des complications supplémentaires. En tant que Patrimoine Mondial de l’UNESCO, le gouvernement du Laos a accepté les conditions de l’UNESCO pour gestion et la sauvegarde du site.

En tant que signataire de la Convention sur le  Patrimoine Mondial, il y a des obligations liées au traité.

Quels sont les impacts des barrages sur la zone principale et la zone tampon de Luang Prabang, quel est le risque d’un effondrement du barrage ? Ce sont les questions qui sont présentes au sein de la communauté de Luang Prabang ainsi que chez les officiels à l’UNESCO.

Si le barrage a un impact sur les valeurs de patrimoine culturel de Luang Prabang, cela va altérer le critère qui a déterminé la nomination du site. Ceci peut créer un violation potentielle des standards du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Cela peut entraîner à la nomination sur la liste des “ Site du Patrimoine Mondial en Danger”.

La culture de Luang Prabang est profondément liée à l’environnement de la rivière qui est un élément faisant partie intégrante dans l’appellation et l’authentification du Patrimoine Mondial.

On prévoit que le projet du barrage, ainsi que le barrage en aval de Xayaburi, peut impacter le courant naturel des 2 rivières qui entourent la péninsule historique, transformant le site du Patrimoine Mondial en un lac ou un réservoir. Cela va détruire le statut de Patrimoine Mondial et également cela va changer de manière dramatique les traditions culturelles des communautés.

Les gens du coin ont une croyance selon laquelle si l’environnement naturel de la  rivière est perturbé, cela peut affecter les différents Nagas qui vivent au fond de la rivière. Selon la croyance, cela pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les habitants le long de la rivière.

Traditional ceremonies and rituals are performed by local residents during Songkran in Luang Prabang. Credit: Sayan Chuenudomsavad

Finalement, les dégâts suite à un effondrement du barrage, comme ce qui s’est passé à Attapeu, sur la cité du Patrimoine elle-même, est au delà de toute imagination. On parle souvent des impacts des barrages sur les communautés à proximité.

Mais dans ce cas précis, en regardant les deux photos prises à Attapeu, je voulais montrer précisément les impacts potentiels d’un effondrement du barrage, avec le risque très grave et très dangeureux pour les deux communautés.

Les impacts négatifs du barrage de Luang Prabang pour l’environnement et l’écologie ont été très largement discutés.

Les conséquences néfastes sur l’économie locale, l’agriculture et la pêche sont évidentes pour quiconque ayant un intérêt sérieux.

En théorie, il pourrait y avoir des compensations, mais il y a de mince chance que cela se produise d’une manière significative.

Cependant, s’il est possible de compenser les gens pour la perte de leur habitat, il n’est pas possible de compenser les gens pour la destruction de leurs coutumes. La culture est essentielle.

Ce projet peut être un nouveau fiasco du développement; il contribuera à la désintégration culturelle de Luang Prabang et de ses environs (s’il est autorisé tel quell), ce sera encore un autre développement de fiasco.


By Dr Heather A. Peters

 

En mémoire de Heather Peters, lors de sa présentation faite au webinar du 24 février 2021 ‘Le Mékong, la Chine et les transitions dans le Sudest asiatique” une série co-organisée par l’université de Hawai’i, l’université de Michigan, l’université de Chiang Mai, avec le soutein de la foundation Henry Luce.

Pendant la plus grande partie de sa vie, elle a travaillé avec l’UNESCO et d’autres organisations en Asie. Elle a dirigé des travaux le long du Mékong de la Chine au Vietnam. Son travail s’est porté autour des communautés qui vivent, le long de la rivière mais également tout autour du basin du Mékong. Elle a passé de nombreuses années à travailler avec les communautés à Luang Prabang et dans ses environs.

 

First published in English in the Bangkok Tribune on 29 June 2021